Bariza Khiari : « Sauvegarder le patrimoine, c’est faire œuvre d’humanisme culturel »


 

Rédigé par Huê Trinh Nguyên,

Mardi 30 Octobre 2018

Sauver les femmes et les hommes de la guerre, c’est aussi sauver leur mémoire, leur identité et leur patrimoine. Créée en 2017 sous l’impulsion de la France et des Émirats arabes unis, l’Alliance internationale pour la protection du patrimoine dans les zones de conflit (ALIPH) est une fondation de droit suisse. Ayant un budget de 100 millions de dollars, alimenté par différents États, elle est le « bras financier » des programmes de prévention et de restauration des biens culturels en danger de pillage ou de destruction pour cause de conflits armés. Interview de Bariza Khiari, représentante de la France au sein d’ALIPH. Elle en est également vice-présidente.

Saphirnews : Quelle est la teneur de votre engagement au sein d’ALIPH ?

Bariza Khiari : Le président de la République Emmanuel Macron m’a confié une belle mission, celle d’être sa représentante personnelle au sein du conseil de l’Alliance internationale pour la protection du patrimoine dans les zones de conflit (ALIPH). J’en suis également la vice-présidente.

En fait, je suis un peu à l’origine de cette question de la réhabilitation du patrimoine dans les zones de conflits.

Quand j’étais sénatrice, j’avais rédigé, en 2016, un article qui tirait la sonnette d’alarme sur la destruction du patrimoine. J’alertais sur ce danger, car le patrimoine de l’humanité est un bien commun. J’avais préparé une résolution parlementaire intitulée : « Pour le droit d’asile des œuvres », à la même enseigne que le droit d’asile que l’on accorde aux personnes. Finalement, je ne l’ai pas déposée parce que la présidence de la République m’avait fait comprendre que le président allait s’emparer du sujet.

C’est ainsi que François Hollande a marqué la dernière année de son quinquennat par la recherche de fonds. Il a mené deux campagnes de dons à Abu Dhabi et au musée du Louvre, à Paris. Les États ont promis 100 millions de dollars de dons. Jack Lang, président de l’Institut du monde arabe, avait été chargé par François Hollande d’en assurer le suivi. 50 % des dons ont été versés. La France a promis 30 millions de dollars, en a versé 15 et versera prochainement le solde. Le président Emmanuel Macron est très sensible à la sauvegarde du patrimoine et suit cela de très près.

Quels sont les États donateurs ?

Bariza Khiari : Outre la France et les Émirats arabes unis qui sont les deux pays fondateurs d’ALIPH, il y a le Maroc, le Luxembourg, l’Arabie Saoudite, le Koweït, la Chine. Fondation de droit suisse, ALIPH a son siège basé à Genève, dont les loyers et charges sont pris en charge par la Suisse.

Quelles sont les autres parties prenantes d’ALIPH ?

Bariza Khiari : Font également partie d’ALIPH trois fondations internationales, dont la fondation Andrew W. Mellon. Le comité scientifique, constitué d’une équipe d’une dizaine de grands spécialistes du patrimoine, est présidé par Jean-Luc Martinez, président directeur général du musée du Louvre. Valéry Freland, qui a fait sa carrière dans la diplomatie culturelle, a été nommé directeur général.

Quelles sont les priorités d’ALIPH pour sa première année d’existence ?

Bariza Khiari : La priorité a été mise sur des pays déjà un peu sécurisés pour que l’on puisse y travailler, comme le Mali et l’Irak. Lors du dernier board réuni à Paris, en juin, nous avons acté plusieurs projets sur lesquels nous allons engager des moyens.

ALIPH va financer entièrement la réhabilitation des tombeaux des saints soufis qui ont été détruits par AQMI à Gao, au Mali. En projet aussi : un programme de formation sur l’architecture de terre.

ALIPH financera aussi entièrement la reconstruction du monastère de Mar Behnam. Datant du début du christianisme, il est situé dans le nord de l’Irak et accueillait musulmans et chrétiens qui priaient ensemble. Il a d’ailleurs été détruit à cause de cela et on le reconstruira pour que les fidèles puissent de nouveau prier ensemble.

ALIPH a apporté son soutien financier à l’Institut du monde arabe pour sa grande exposition « Cités millénaires, voyages virtuels de Palmyre à Mossoul », qui utilisent les technologies numériques pour sensibiliser à la sauvegarde du patrimoine.

Il y a surtout le grand projet de réhabilitation du musée de Mossoul. Une étude préalable, qui durera plusieurs mois avec l’UNESCO et des spécialistes des grands musées dans le monde, va déterminer la faisabilité, les moyens à mettre en œuvre, la durée, les opérateurs… Pour le musée de Mossoul, énormément d’argent sera nécessaire. ALIPH fera un tour de table pour solliciter les États susceptibles d’être mécènes.

Justement, les Émirats arabes unis et l’Arabie Saoudite sont parmi les plus gros contributeurs. Comment expliquer cela de la part de pays musulmans ?

Bariza Khiari : Ces pays ont pris conscience de l’intérêt économique du patrimoine. Par exemple, le Louvre Abu Dhabi attire toute l’Asie. J’y suis allée, c’est l’excellence française, c’est juste magnifique. Par exemple, dans la salle consacrée aux sciences, se côtoient une œuvre d’un empereur romain, une œuvre de ce qui pouvait se passer en Asie et une autre issue du monde musulman, les trois datant de la même période historique. Le Louvre Abu Dhabi n’est pas autocentré sur l’Occident. Et c’est assez incroyable.

Quant à l’Arabie Saoudite, c’est un peu tard pour La Mecque et Médine qui a vu émerger des immeubles modernes… Mais la réflexion sur la valorisation d’Al-Ula (site archéologique de la civilisation nabatéenne, qui remonte à plus de 2 000 ans, ndlr) est, elle, avancée.

La réhabilitation du patrimoine doit se faire dans l’esprit du peuple. Par exemple, la reconstruction de Beyrouth, c’est juste une promotion immobilière : Beyrouth a perdu son âme. Pour la reconstruction d’Alep, il ne faudrait pas que cela se passe comme ça. Il faut retrouver l’âme du peuple, pas celle des promoteurs immobiliers !

Outre le fait qu’elle en a été la cofondatrice, quelle est la contribution particulière de la France dans ALIPH ?

Bariza Khiari : La France veut insuffler les valeurs qui sont les nôtres. Le patrimoine n’est pas seulement un objet scientifique. Je suis une ancienne du tourisme, je sais que personne ne veut visiter un pays où il n’y a rien à voir. Reconstruire un musée que l’on pourra de nouveau visiter ou réhabiliter un patrimoine où les gens vont en pèlerinage est extrêmement important pour la dynamique même de ces lieux. Parce que alentour se crée toute une micro-économie : restauration, hébergement, hôtels, boutiques de souvenirs…, donc des emplois liés au tourisme. Les effets induits par la valorisation du patrimoine est phénoménal !

Avec le départ de Daesh, qu’est-ce qui a changé depuis la fin de la guerre s’agissant du patrimoine ?

Bariza Khiari : Il y a eu la résolution des Nations unies sur le trafic d’objets d’art. Il y a le concept de « villes refuges pour les œuvres menacées dans le monde entier », pour lequel la ville de Paris s’est portée candidate. Le directeur d’ALIPH a pour mission d’aller voir un réseau de villes où des œuvres pourraient être transportables et sécurisées pour que, le temps de paix revenu, elles puissent être rendues aux pays d’origine, sur des conventions particulières, sous le regard de l’UNESCO.

Il y a maintenant une prise de conscience que ce n’est pas seulement le patrimoine des Irakiens, des Syriens ou des Maliens... Il s’agit de notre patrimoine commun. Quand on touche au patrimoine, on touche à l’identité des peuples aussi. Sauvegarder et réhabiliter le patrimoine, vecteur de paix, c’est faire œuvre d’humanisme culturel.