Claude Lanzmann : "Shoah est le meilleur moyen de lutter contre le négationnisme d'Ahmadinejad"


Propos recueillis par Marion Cocquet
05/03/2011

Shoah est vu partout, partout traduit. Partout cité comme sans égal dans sa manière de mêler, comme le disait Simone de Beauvoir, la beauté à l'horreur. Regardé partout comme une oeuvre-clef sur l'enfer des camps nazis. Partout, excepté dans le monde arabo-musulman. Jusqu'au Projet Aladin, du nom de cette jeune organisation internationale qui, sous le patronage de l'Unesco, s'est donnée pour but de combattre le négationnisme et d'améliorer la connaissance mutuelle des mondes juif et arabe. À son initiative, Shoah a été traduit en langues perse, arabe et turque. Il sera diffusé pour la première fois en Iran le 7 mars, dans sa traduction en farsi, via deux télévisions satellitaires émettant depuis les États-Unis. Claude Lanzmann parle de ce projet.

Le Point.fr : Dans quel état d'esprit êtes-vous à la veille de la diffusion de Shoah en Iran ?

Claude Lanzmann : Je vis cela très positivement. Tout le travail de sous-titrage et de présentation de mon film a été réalisé avec un soin infini, justement parce que les gens qui ont voulu cela - ce n'est pas mon idée à moi - tenaient à ce que ce soit aussi juste que possible. Reste à voir comment cela pénétrera dans les consciences en Iran. Je considère que le peuple iranien est un grand peuple, une haute et ancienne civilisation. Un peuple opprimé aujourd'hui par une dictature cléricale de fer, mais qui est en train de protester, de se révolter d'une certaine façon. De nombreuses manifestations y ont eu lieu bien avant celles dont on parle aujourd'hui dans le reste du monde arabe.

Concernant la Shoah, la position officielle défendue par le président, M. Ahmadinejad, est qu'elle n'a non seulement jamais existé mais qu'elle est une invention des Juifs et des sionistes. Fatalement, cela a des effets. Contrer ce négationnisme est donc un pas important, et Shoah est le meilleur moyen pour cela.

Pourquoi ?

Shoah est un film sans cadavre. Pourquoi il n'y en a pas ? Parce qu'il n'y a pas de trace. L'extermination des juifs voulue par les nazis était le crime parfait. Les fourgons arrivaient, les gens étaient gazés, asphyxiés dans les deux ou trois heures qui suivaient leur arrivée et les corps étaient brûlés. Les gros os qui n'avaient pas été brûlés étaient réduits en cendres à coups de maillet et de marteau et cette poussière d'os était jetée dans les rivières et dans les lacs. Les nazis non seulement détruisaient les Juifs, mais détruisaient la destruction elle-même. Pas de trace. Et dire aujourd'hui "cela n'a pas existé", c'est souscrire pleinement au désir hitlérien. Shoah est la construction d'une mémoire, ce n'est pas une preuve que cela a existé, car pour Ahmadinejad et les autres, la preuve ce seraient des cadavres. Mais la preuve, c'est justement qu'il n'y en a pas ! C'est ça la Shoah, c'est la disparition totale.

Lorsque vous avez réalisé cette oeuvre, vous êtes-vous préoccupé de la question de sa réception ?

Quand j'ai réalisé Shoah, je pensais que le film serait vu par 3 000 personnes - 3 000 personnes d'élite - et cela me satisfaisait pleinement. Ça a été vu par des centaines de millions de gens dans le monde entier. Et je ne vois pas pourquoi ça ne concernerait pas les Iraniens ou les Arabes. Il n'y a qu'une humanité. Moi je suis capable de pleurer, d'être très ému quand je vois un film d'un metteur en scène iranien, par exemple, ou d'un metteur en scène japonais comme Ozu. Alors pourquoi les Japonais ne pourraient pas être émus par Shoah ? Ils l'ont été d'ailleurs. Et je n'ai aucun doute que les Iraniens seront aussi bouleversés.