Leah Pisar, Présidente du Projet Aladin rend hommage à Claude Lanzmann


Nous avons tous une dette envers Claude Lanzmann, et envers ses frères et ses sœurs témoins, survivants et déportés.

Maintenant qu’ils ne sont plus là pour parler de leur propre voix, et alors que le monde s’enflamme à nouveau, c’est à nous, leurs enfants et disciples, d’être vigilants.

L'été est une saison cruelle. Il vient de nous prendre Claude Lanzmann – un an après Simone Veil (disparue le 30-06-2017); deux ans après Elie Wiesel (02-07-2016) et trois ans après mon père, Samuel Pisar (27-07-2015).

C'est ainsi que s'éteignent, les uns après les autres, les derniers témoins directs de la Shoah. Ceux qui ont consacré leur vie, leur voix, leur humanité à mettre en garde les générations futures de toutes races, couleurs et croyances contre le fanatisme et la violence qui peuvent détruire notre univers comme ils ont jadis détruit le leur.

Claude Lanzmann était un lion. Un de ces être rares, intransigeants, profondément courageux, qui savent se battre – tantôt en rugissant ; tantôt en chuchotant – sans compromis, pour ce qui est juste.

Un homme poussé par une force presque mystique, qui semblait impatient et pressé, mais était en réalité si patient. Sinon, comment aurait-il réalisé le film Shoah, d'une durée de plus de neuf heures (et basé sur 350 heures de tournage), qui a changé la manière dont le monde a perçu l'Holocauste ?

Il n'avait pas froid aux yeux. Littéralement, puisqu'il a passé des semaines, des mois, des années, dans les campagnes neigeuses et lugubres de l'Europe de l'Est, à chercher des témoins, à recueillir leurs propos, à tolérer leur quasi-indifférence et le vide dans leurs regards.

Il a su bouleverser le monde sans montrer des images sanglantes ou crues mais, justement, à travers des entretiens à la tonalité presque triviale -- même s'il rejetait l'expression, et l'analyse, de Hannah Arendt sur la "banalité du mal."

Avec ce refrain sonore, constant et insupportable: le bruit des trains. Ces trains qui ont déporté mon père, ma grand-mère, ma tante et tous les millions d'autres, et qui hanteront à jamais mes cauchemars.

J'ai eu la chance de connaître Claude Lanzmann depuis mon enfance. J'ai un souvenir particulièrement vif d'une conférence à Oxford, sur la mémoire, à laquelle il avait participé, quelques années après la sortie du film Shoah. Je devais avoir 15 ans, et j'y étais stagiaire. Il était, au premier abord, intimidant et fougueux, avec son regard intense et sa voix rauque. Mais, rapidement, émanaient une grande douceur, une tendresse, un sourire, un humour et un charme tout à fait uniques. Et une merveilleuse capacité d'écoute.

C'est plus de 25 ans plus tard que nos échanges ont acquis une véritable profondeur, dans le contexte du Projet Aladin, dont il était un des administrateurs les plus éloquents et visionnaires.

Il croyait ardemment en notre mission : enseigner les leçons de la Shoah ; se battre contre l'oubli et le déni; faire parler les témoins ; et construire des ponts entre Juifs et Musulmans.

Il était si fier qu'avec Aladin, son film épique, Shoah, ait été traduit en turc, en arabe et en persan, et diffusé à la télévision nationale turque et sur une chaine en langue persane. Cela lui semblait d'autant plus vital que l'antisémitisme, l'intolérance et la haine en général bouillonnent à nouveau aux quatre coins de la planète, de manière à la fois flagrante et insidieuse. La meilleure réponse à ce phénomène passe par l'enseignement et les témoignages directs.

Claude Lanzmann ne se laissait pas faire. On l'a vu quand il a défendu avec verve l'héritage de Jan Karski, qu'il avait si longuement interviewé, et dont les propos ont été dévoyés.

Il ne mâchait pas ses mots. Et même quand cela créait de petites étincelles et que ses interlocuteurs n'étaient pas tous d'accord avec lui, je jubilais intérieurement de reconnaissance. Car il enrichissait tant le débat.

Claude Lanzmann aura marqué notre monde. Il nous laisse une responsabilité. Un devoir de mémoire. Nous avons une dette envers lui, et envers ses frères et ses sœurs témoins, survivants et déportés. Maintenant qu'ils ne sont plus là pour parler de leur propre voix, et alors que le monde s'enflamme à nouveau, c'est à nous, leurs enfants et disciples, d'être vigilants, et de tirer les leçons du passé afin d'alerter les générations futures.

Il nous manquera. Mais nous continuerons à porter haut et fort sa flamme et à tenter, avec humilité, de faire écho à son courage.