Table ronde : Désinformation et discours de haine à l’ère des réseaux sociaux et de l’intelligence artificielle

Le Projet Aladin et l’Université de Bâle, avec le soutien du Département fédéral des Affaires étrangères de la Confédération suisse, ont lancé, le lundi 20 juillet 2026, l’Université Internationale pour le Leadership Interculturel (IUIL) en organisant une table ronde sur le thème : « Désinformation et discours de haine à l’ère des réseaux sociaux et de l’intelligence artificielle ».

Cette rencontre a réuni les étudiants issus des universités partenaires du Projet Aladin en Europe, au Moyen-Orient et en Afrique et les membres du Conseil d’administration du Projet Aladin, parmi lesquels Bariza Khiari, la Vice-présidente ; Joël Herzog, le Président d’Aladin suisse et Renaud Girard.

Plusieurs personnalités ont également participé à cette rencontre, dont John Goldsmith, Président de l’Anne Frank Fonds ; Andreas Guth, Président du Conseil d’administration de Dreyfus Sons & Co. ; Nadia Guth-Biasini, Présidente du Conseil d’administration du Musée juif de Suisse ; ainsi que le Professeur Klaus Mangold, Président de Mangold Consulting et figure reconnue du monde économique et industriel allemand.

Yves Kugelmann, Président du Projet Aladin, a souhaité la bienvenue aux étudiants et aux participants réunis à Bâle. Il a ensuite relayé les messages adressés aux participants par l’Ambassadeur Wolfgang Amadeus Brülhart, Envoyé spécial de la Suisse pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord ; Dr Leah Pisar, Présidente honoraire du Projet Aladin et M. Aliou Diallo, un grand pionnier dans le domaine des énergies propres et des technologies de l’hydrogène, et l’un des principaux soutiens de l’Université Internationale pour le Leadership Interculturel.

Il a adressé ses sincères remerciements au Département fédéral des Affaires étrangères, à M. Aliou Diallo et à l’Université de Bâle pour leur contribution au programme 2026. Il a rappelé que la diversité, loin d’être un facteur de division, constitue une force lorsqu’elle s’accompagne de dialogue, de curiosité et de compréhension mutuelle. Il a enfin conclu que les rencontres humaines demeurent parmi les moyens les plus efficaces de combattre les préjugés et les discours de haine.

Abe Radkin, Secrétaire général du Projet Aladin, a rappelé que l’Université Internationale pour le Leadership Interculturel avait été lancée par le Projet Aladin en 2013 avec seulement cinq universités participantes et qu’elle rassemble désormais plus de 90 universités partenaires ainsi qu’un réseau de plus de 600 anciens participants. Il a invité les étudiants à profiter pleinement de leur séjour à Bâle, tant pour approfondir leur compréhension des mécanismes de la désinformation et des discours de haine que pour découvrir les cultures de leurs camarades ainsi que le riche patrimoine historique et culturel de la ville.

Après avoir rappelé que les étudiants venaient de différents pays d’Europe, du monde arabe, d’Israël et d’Iran, il a déclaré : « Notre objectif n’est pas de créer un consensus ni d’effacer les différences. Les démocraties n’exigent pas que tout le monde pense de la même manière ; elles exigent que l’on sache exprimer ses désaccords dans le respect, remettre en question les idées sans rejeter les individus et rester disposés à écouter, même lorsque l’on est convaincu d’avoir raison. »

Ensuite, une table ronde s’est ouverte sur l’impact des réseaux sociaux et de l’intelligence artificielle sur les démocraties.

Bariza Khiari qui est également Présidente de la Fondation ALIPH pour la protection du patrimoine culturel dans les zones de conflit, a consacré son intervention aux conséquences de l’intelligence artificielle sur les sociétés démocratiques. Tout en soulignant le potentiel considérable de l’IA dans des domaines tels que la recherche, la santé et l’éducation, elle a mis en garde contre la prolifération des contenus manipulés, des hypertrucages (deepfakes) et des discours de haine amplifiés par les réseaux sociaux. Selon elle, la réponse à ces phénomènes ne peut reposer que sur la seule législation : elle doit également s’appuyer sur l’éducation, l’esprit critique et le discernement. Elle a notamment développé le concept de « patrimoine cognitif », entendu comme l’ensemble des connaissances partagées, des méthodes critiques et des références communes permettant aux citoyens de distinguer le vrai du faux et de préserver un débat démocratique fondé sur un socle commun de faits établis.

Elle a souligné que les musulmans européens engagés dans la vie intellectuelle doivent s’ouvrir davantage aux autres cultures et traditions afin d’enrichir leur propre héritage culturel et intellectuel, plutôt que de demeurer enfermés dans des cercles de pensée qu’elle a elle-même qualifiés d’«incestueux», estimant que le repli intellectuel ne pouvait favoriser l’émergence d’idées nouvelles. Dans cette perspective, le dialogue interculturel ne constitue pas seulement un moyen de mieux comprendre l’autre : il permet également d’enrichir et de renouveler sa propre pensée.

S’appuyant sur son expérience d’ancien Président de l’Université de Marrakech, puis de ministre marocain de l’Enseignement supérieur, le Professeur Abdellatif Miraoui a estimé que l’accélération des mutations technologiques imposait de repenser en profondeur l’enseignement supérieur. Il a insisté sur la nécessité de préparer les générations futures en favorisant davantage la mobilité internationale, en renforçant la coopération universitaire et en développant les compétences transversales. Dans un monde profondément transformé par l’intelligence artificielle et par une circulation sans précédent de l’information, il a défendu l’idée que les universités devaient transmettre non seulement des compétences techniques, mais aussi l’esprit critique, la capacité d’adaptation et le discernement intellectuel nécessaires pour évoluer dans un environnement numérique complexe et un monde académique toujours plus internationalisé.

Fort de plusieurs décennies d’expérience comme grand reporter dans les zones de conflit, puis comme professeur de géopolitique, Renaud Girard a expliqué que la désinformation prospère lorsque les connaissances historiques et la curiosité intellectuelle font défaut. Il a déploré le manque de qualité de l’environnement médiatique contemporain, de plus en plus marqué par l’immédiateté et l’amplification des contenus sur les réseaux sociaux qui tendent à privilégier des récits simplifiés au détriment de la complexité, facilitant ainsi la diffusion d’interprétations fausses ou trompeuses des événements internationaux.

Selon lui, l’intelligence artificielle accélère ce phénomène en rendant la production et la diffusion de contenus fabriqués mais convaincants plus rapides, moins coûteuses et plus accessibles que jamais. À ses yeux, cette évolution constitue, un défi majeur pour les sociétés démocratiques, dans lesquelles la qualité du débat public dépend de la capacité des citoyens à distinguer les faits des manipulations. Pour y répondre, il a plaidé en faveur d’une meilleure connaissance de l’histoire, de la géopolitique et des affaires internationales, afin de permettre à chacun de replacer l’information dans son contexte, d’exercer son jugement critique et de mieux résister à la désinformation et la manipulation qui façonnent de plus en plus l’espace public numérique. Il a enfin rappelé que la rigueur journalistique et l’enseignement de l’histoire demeuraient des remparts indispensables face à ces dérives.

La table ronde s’est achevée par une séance de questions-réponses particulièrement animée, au cours de laquelle les étudiants ont interrogé les intervenants sur les différentes transformations induites par l’intelligence artificielle et les réseaux sociaux. Les questions ont porté aussi bien sur la régulation de l’IA et la liberté académique que sur le rôle des pouvoirs publics dans la lutte contre les discours de haine en ligne. Plusieurs échanges ont également permis d’aborder les limites de la réponse législative et le rôle de l’éducation dans le renforcement de la résilience démocratique.

Joël Herzog, Président du Projet Aladin Suisse, a conclu la table ronde en rappelant aux participants que le dialogue, la coopération et l’engagement de la jeunesse demeurent des remparts essentiels contre l’extrémisme et les discours de haine. Il a encouragé les étudiants à nouer des relations durables et devenir, dans leurs sociétés respectives, des ambassadeurs du dialogue interculturel.

Cette rencontre inaugurale a donné le ton du programme 2026 de l’Université Internationale pour le Leadership Interculturel du Projet Aladin, en invitant les participants à réfléchir à la place que l’intelligence artificielle, l’esprit critique et le dialogue interculturel occupent dans la préservation des sociétés démocratiques.

Photo : Étudiants, intervenants et invités réunis à l’occasion de la table ronde inaugurale.